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Articles

Du brocoli et des hommes

Liste dûment complétée glissée dans la poche arrière, attestation recopiée soigneusement dans le sac, datée et signée, heure de sortie mentionnée. Masque de fortune autour du cou, prêt à être remonté. Sacs cabas à la main, la panoplie des confiné·es est prête. Starter pack quarantaine. Me voilà parée pour LA sortie de la semaine.  Faire les courses est devenu l’attraction hebdomadaire, le petit plaisir teinté du goût du risque. Frissons le long de l’échine quand on parvient enfin à entrer dans le supermarché après une bonne heure de queue. L’enseigne nous fait de l’œil, l’artifice capitaliste paraît un peu moins laid que d’habitude en ce moment.  À  l’heure où les marchés ont replié leurs étals, la possibilité de consommer local et de saison est franchement déjouée.  On n'a rien connu de plus stimulant depuis cinq jours, fac-similé de la vie en société pré-pandémie. Seul espoir de croiser des jeunes de son âge quand on a la chance de ne pas vivre dans un pa...

Le confinement ou le temps de la déliaison

Depuis quelques semaines, mon esprit est comme englué, pris dans un marasme qui m’immobilise, me rendant presque insensible. Depuis quelques semaines je suis réaffectée comme psychologue au sein des équipes covid de l’hôpital. Jusqu’ici, tout allait bien. Enfin, en apparence, sous le masque (de fortune), entre deux portes, en contact avec des femmes (en grande majorité) (1) qui œuvrent : elles le doivent, c’est leur métier, elles doivent être là. Celles qui n’y sont pas s’en veulent, reviennent et angoissent.  La peur au ventre, tu rentres dans la chambre d’un patient, tu espères que le soin ne prendra pas trop de temps, tu écoutes à la porte avant d’entrer pour savoir où se trouve le patient dans sa chambre, et peut-être pour savoir s’il est toujours vivant. Parfois, tu n’as jamais travaillé en hospitalisation. Toi, tu accueillais les enfants en consultation, les malvoyants en ophtalmologie, le tout-venant au prélèvement. Parfois, tu as un bébé de quelques mois à pein...

Je confine, tu confines, mais pouvons-nous confiner sexuellement ensemble ?

Je suis confinée, comme une partie importante de la population, depuis plusieurs semaines maintenant. Cette situation me laisse sans voix, déconcertée, incertaine. J’observe les chiffres, les controverses, je les lis, mais je ne sais pas quoi en faire. J’admire celles et ceux qui débattent, avec autant de certitudes. Moi, je n’arrive pas à penser, ni sur le monde, ni sur mon monde, ni sur moi-même. À part la conscience d’être une privilégiée, avec un environnement familial plutôt serein, avec un salaire qui tombera à la fin du mois, avec une maison qui laisse à chacun·e son espace, avec un jardin. Je n’ose pas me plaindre et je ne le ferai pas.  Micro-tâches Je me concentre sur des micro-tâches : préparer à manger, aider tel enfant à faire son devoir, tel autre à mettre son pantalon, regarder mes mails, lancer une machine, prendre une douche, répondre laconiquement à mes mails, « non je ne sais pas où  tu  as mis ton cartable », se rendre compte q...

J’ai déjà été confinée

J’ai déjà connu une sorte de confinement, ce qui donne à celui d’aujourd’hui une saveur particulière. Durant une période extrêmement difficile pour moi du point de vue de la santé mentale, j’étais terrifiée par le monde extérieur et je ne sortais que pour les biens de première nécessité. Par ailleurs j’étais au chômage et je passais donc le plus clair de mon temps enfermée chez moi. D’une certaine façon, j’ai alors vécu quelque chose comme trois mois de confinement. Si cette situation passée se compare à celle d’aujourd’hui par l’enfermement à domicile, la ressemblance n’est que superficielle. A l’époque tout d’abord, les rares sorties étaient une source d’angoisse presque intolérable. Aujourd’hui, je chéris ce moment où, tous les quelques jours, je sors faire les courses. Dans mon couple, nous discutons régulièrement des tâches ménagères, nous échangeons en particulier sur leur répartition. Par curiosité, je me suis demandé un jour ce que les scientifiques disent sur la façon do...

Cis à la maison

“7th Heaven”,  ça vous dit quelque chose ? Cette série américaine, modèle de la famille cis-hétéro-patriarcale blanche et aisée comme il se doit a peut-être bercé votre adolescence. Et vraisemblablement elle a agi pour moi de façon inconsciente bien des années plus tard. Ahhh la toute puissance de l’ American way of live  couplée à l’impact des médias, combo gagnant. À côté, la famille Ricorée peut aller se rhabiller… pour faire bref, le père de famille est pasteur et la femme du révérend, comme on l’appelle, est mère au foyer et gère avec brio une tribu de cinq enfants auxquels s’ajouteront des jumeaux qui naîtront quelques années plus tard le jour de la Saint-Valentin (ça ne s’invente pas !). Si je vous plante le décor, c’est qu’après mon divorce, j’ai refait ma vie et nous nous sommes retrouvés  « Sept à la maison » -  comme la bien-nommée série (in French of course), ça y est, vous voyez où je veux en venir - et je tentais inconsciemment de ...

Je rêve…

Je rêve d’être confinée, seule, sans famille, sans aucune obligation, sans personne dont il faut s’occuper, se préoccuper...  Juste des livres, un vélo, la nature.   Précurseuse d’un mouvement mondial né il y a peu, je me suis confinée pendant une semaine au mois de février, loin du boulot, de la famille, de la ville. Bien trop court pour arriver à se déconnecter d’un monde qui vous rattrape tout le temps, d’une vie où l’on vous a appris à penser aux autres avant de penser à soi. Difficile d’être égoïste, d’envoyer tout bouler et de faire l’ermite. En tout cas, pas en une semaine et pas dans le formatage qui est le mien. La petite voix intérieure, toujours là, ma meilleure amie mais aussi ma pire ennemie. Celle qui me rappelle que je peux y arriver, celle qui me rappelle aussi qu’il ne faut quand même pas exagérer : « pas sympa de ne pas répondre aux  copines », « si tu n’appelles pas maman elle va chier et tu vas le pa...

Confinement : vertige, oppression, affranchissement

La première fois que j’ai lu l’invitation à partager sur ce blog, je me suis sentie franchement mal. J’en ai eu le vertige. J’étais parvenue jusque-là à tenir à distance l’angoisse et je m’inspirais plutôt de pensées positives, en organisant un peu la vie au jour le jour, le soleil aidant. Puis là tout à coup, pouf, quelque chose se passe. Je me ramasse un peu, j’en touche l’un ou l’autre mot dans l’une ou l’autre conversation pour me souligner à moi-même et communiquer en même temps que quelque chose m’a touchée. Je n’ai pas pu y revenir avant la semaine suivante, je devais laisser passer l’émotion. La phrase qui m’interpelle est « L’espace domestique redevient cet espace de danger et d’oppression qu’il a souvent été ».  Si je veux ouvrir les yeux sur le monde, je dois ouvrir les yeux sur ma propre histoire. C’est le chamboulement que j’ai offert à ma vie il y a quelque temps maintenant. Et plus j’avance, plus ma vie m’ouvre les yeux. Il y a eu des drames dans...

Entre-deux

Il y a quelques jours seulement, une procession passait encore dans notre rue à Hujuapán de León. A l’heure où l’Italie enterre ses morts par dizaines, la ritualité entourant la mort est toujours tangible ici au Mexique. Je pense à ces gens qui enterrent leurs proches. Iels ne sont nulle part, coincés entre deux réalités: leur corps est là mais leur esprit ne rêve que d’être ailleurs. Un entre-deux, voilà ce que représente cette réalité historique à mes yeux.  Entre deux pays J’observe, j’écoute et je perçois ce que vivent mes proches en Belgique. Je vois, je questionne et je ressens la situation mexicaine. C’est un peu comme observer une avalanche s’approcher en ayant les jambes figées par la peur. Il y a quasiment 500 cas de Coronavirus dans le pays de la Corona et les chiffres ne font qu’augmenter. En me tournant vers l’Europe, je pressens ce qui nous attend d’ici quelques semaines. Il faut que le monde arrête de tourner. Mon téléphone sonne, lui n’arrête jamais de son...

Fenêtre sur corps et vue sur vide

Ils nous ont dit de nous laver les mains.  Alors je m’applique. Je frotte entre les phalanges comme ils ont montré, jusque sous les ongles, plusieurs fois par jour. À force, ça fait remonter de vieux fantômes et je recommence à avoir envie de le faire tout le temps. Dès que je touche mon copain, l’embrasse, touche la poignée de l’immeuble. Je les lave à m’en faire tomber la peau et retrouve ces gestes que je faisais autrefois jusqu'à l’obsession. Étreindre avec force sous l’eau brûlante, jusqu’à en retrouver le contrôle sur les choses. Plus jeune, il m’avait fallu du temps pour me délester de ces gestes obsessionnels, répétés jusqu’à l’écoeurement.  Désapprendre avait pris du temps et l’angoisse a balayé tout ça d’un coup d’œil. Corps virtuels pour mélodies douces Avec mon amie qui porte le même prénom que moi, on danse. Sur skype, sur la même chanson. On danse jusqu’à en avoir le vertige, à faire vaciller l’image du vieux monde,  leur  monde. Je dans...