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Fenêtre sur corps et vue sur vide

Ils nous ont dit de nous laver les mains. 

Alors je m’applique. Je frotte entre les phalanges comme ils ont montré, jusque sous les ongles, plusieurs fois par jour. À force, ça fait remonter de vieux fantômes et je recommence à avoir envie de le faire tout le temps. Dès que je touche mon copain, l’embrasse, touche la poignée de l’immeuble. Je les lave à m’en faire tomber la peau et retrouve ces gestes que je faisais autrefois jusqu'à l’obsession. Étreindre avec force sous l’eau brûlante, jusqu’à en retrouver le contrôle sur les choses. Plus jeune, il m’avait fallu du temps pour me délester de ces gestes obsessionnels, répétés jusqu’à l’écoeurement. 

Désapprendre avait pris du temps et l’angoisse a balayé tout ça d’un coup d’œil.

Corps virtuels pour mélodies douces
Avec mon amie qui porte le même prénom que moi, on danse. Sur skype, sur la même chanson. On danse jusqu’à en avoir le vertige, à faire vaciller l’image du vieux monde, leur monde. Je danse jusqu’à en avoir les yeux brouillés. 

Elle dit que toucher les autres lui manque. Hommes, femmes, « sensuellement, amicalement »  Je me rappelle alors l'étreinte de ses bras menus. Elle dit qu’elle réfléchit à comment draguer dans les parcs et vomir ces appels à la solitude qui la rongent, petit à petit. Comment montrer, au détour d'un geste, un regard planté au loin qu'elle est prête, prête à passer à l’acte. J'aime son honnêteté brutale, son désir naturellement formulé. Mais rien ne se passe. À force de manquer ; manquer du souffle de l’Autre, manquer de peaux ; nos corps vont-ils rapetisser ?

Fenêtre sur corps et vue sur vide
Les visages connus rétrécissent et s’aiment maintenant de loin, en contre-plongée. Je saisis une silhouette familière qui se découpe sur un balcon. Je ris d’un déhanchement, une inclinaison de bras tout à coup perceptible dans cette échelle de plan. Une manière particulière d’habiter sa masculinité de bijoux et d’y refléter la lumière. Désirer un agencement, dirait Deleuze. Les corps prennent paradoxalement plus d’ampleur, maintenant qu’ils sont reclus et se redécouvrent dans leur étrange familiarité. J’ai aimé le sentiment du manque, de notre amitié. Découvrir que ses cheveux avaient poussé.
Ciao ! Il a  dit enfin, éloignant l’amertume avec lui. 

Dans mon lit, l’onde de choc est passée par là aussi. On en est à chercher les traces des derniers mouvements sismiques. Je sens qu’il aimerait, quand il se presse contre moi, l’air entendu, esquisser une étreinte. Dernièrement les douleurs sont devenues trop intenses. Mon corps désire, mais ce qu’il cherche m'est trop insoutenable et me déchire de part en part. Endométriose comme étreinte.

J’ai cherché des réponses dans des brochures censées me rassurer. Une copine m’a bien parlé de gel anesthésiant qui l’avait aidée. Pharmacosexe ? Est-ce que baiser sans plus rien ressentir, c’est mieux que de souffrir ? À force de tentatives, il finit par avoir peur de me faire mal. Alors dernièrement, on s’aime de manière mystique, aqueuse, spongieuse et molletonnée, côte à côte dans nos pyjamas. Avec force caresses ou pas, en attendant que ça passe. Mon ventre me révèle à des intensités de douleur que je ne soupçonnais pas. Je voudrais pouvoir dire que l’amour et le sexe sont à réinventer, mais là tout de suite, je ne peux pas.

Cette nuit j’ai rêvé que la monnaie avait été remplacée par de petites mains en bois colorées. Je repense à l’horreur de cette image. Sentir pour de bon que le travail des plus précaires, des racisé·es et des sans-papiers fait tourner le monde et nous permet d’être confiné·es. Que c’est le travail de ces mains, anonymes, qui s’abîment dans l’ombre qui auraient besoin d'être frottées, lavées, protégées, puis remerciées. Et que tous ces gestes, se monnaient à bon marché. Alors, depuis le balcon, j'ai applaudi. Peut-être par culpabilité de les avoir trop souvent oubliées. 

Business as usual et les moutons seront bien confinés
À l’université, on nous a fait croire qu’on venait pour apprendre à penser. Mais, depuis l'annonce du confinement, on fait comme si de rien n’était. Je lis vaguement les consignes qui défilent, pour les travaux qui se multiplient. Au bout du compte, il faudra bien nous évaluer. 

J'ai pensé à Ygrecque, dont le fils commence à se douter de quelque chose. Passée la joie de vacances surprises, il trouve bizarre qu’il ne puisse pas aller jouer au bout de la rue comme bon lui semble. Alors il fait des crises, ne comprend pas pourquoi tout à coup, son monde a rétréci. Pourquoi sa mère travaille à la maison et refuse de jouer en permanence avec lui. Alors il est obligé de hurler. Et Ygrecque bien obligée de le rassurer. Elle travaillera plus tard. 

Puis j'ai pensé à Ixe, qui travaille dans un call center pour pouvoir payer ses cours. Elle voudrait prendre congé, pour protéger sa grand-mère chez qui elle vit. Mais on lui a répondu que celleux qui s’absenteraient seraient licenciés. Et puis, il faut bien manger. 
Pandémie ou pas, il faudra bien attester de notre docilité à produire. Alors je me dis que je devrais peut-être commencer par acheter le gel à appliquer localement. Voir jusqu’où ça pourrait me discipliner, dans ce corps qui se refuse d’obéir. Si ça pourrait m’aider à travailler, si j’étendais la zone anesthésiée, jusqu’à moins penser.  

De tout ça, ils et elles se sont lavé les mains, comme on le leur a dit. 
Et moi de rage je frotte, encore un peu.

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