Accéder au contenu principal

Covid-19 – Chronique d’une féministe aliénée

En général, dans nos sociétés, quand on demande à quelqu’un·e de se définir, il·elle mentionnera son boulot. 
- Je suis banquier·ère
- Je suis avocat·e
- … Prof·fe d’unif,
- Artiste 
… 

Moi, je suis Occupée. 
Juste occupée, pas de métier, pas une passion en particulier, non. Seul mon emploi du temps plein à craquer peut me définir correctement. 
Entre le cinéma, les conférences, les événements musicaux, les ateliers, les personnes que je dois voir,… je n’ai parfois pas le temps de profiter de mon appart. 
Mon appart…
J’aime mon appart. Il est magnifique, grand, lumineux. Je le partage avec mon compagnon depuis quelques temps maintenant et je n’aurai pas pu rêver mieux. Je peux passer des heures à le contempler. Il est beau, apaisant. Mon appart, pas mon compagnon. Quoique lui aussi est apaisant et beau à regarder. 
La vie entre nous, c’est facile. Assez imprédictible, entre son horaire qui change tout le temps, et mon emploi du temps tout aussi imprévisible. 
C’est ça. Le bon mot. Imprévisible. Je suis imprévisible. 
Occupée, imprévisible, et BAM, vous m’avez.

Il y a un mois, j’ai eu une nouvelle envie : je voulais faire du pain.
Fini de payer 3 balles pour un pain « bio » rempli de trous qui se finit en deux-deux. Fini de dépendre des supermarchés pour une denrée aussi indispensable. 
Non, j’allais le faire moi-même. Et, sans me vanter, c’était un franc succès. Tout le monde était épaté. J’en étais fière. Je recommencerai.

MOI : 1 / CAPITALISME : 0 

C’est marrant comme une « simple » interdiction peut faire vivre une même réalité différemment. 
Alors qu’il y a un mois, faire mon pain me donnait un sentiment d’empowerment, aujourd’hui, confinée, cela me donne juste l’impression d’avoir perdu mes libertés. 
Cela n’impressionne plus personne, moi la première. Cela semble même être normal. « Ben oui, maintenant que tu as le temps, tu peux te le permettre… ».
Ah, le temps, cette arme à double tranchant… On passe notre temps à le chercher et, maintenant qu’on l’a, il nous est toxique.  

Je ne sais pas vous mais, depuis le début du confinement, je vois plein d’articles circuler sur la toile pour nous aider (femmes ?) à rentabiliser notre temps, tels que « comment réaliser un bon planning de rangement » ou alors « comment nettoyer ses chiottes de manière efficace et sans trop perdre de temps (parce qu'il y a pleins d'autres pièces à récurer feignasse !) »,…
Ça me fait penser aux articles des années 50 sur « comment être une bonne ménagère tout en gardant la forme », « faire des squats en balayant, le secret d’une vie saine ». HUM.

Mon compagnon, lui, travaille toujours, sur le terrain. Il a cette « chance » de continuer une activité qui le définit.  
Je suis donc jalouse, à la maison toute la journée. J’ai le temps de tout faire: nettoyer la maison, faire les courses, les abdos (pour ne pas finir trop grosse), le dîner, le pain. 
Lui, en revanche, après sa journée de 10 heures, son temps lui est précieux. Il est fatigué et aimerait avoir un moment « pour lui » (et pour moi ?). Et ensuite, il a faim : « qu’est-ce qu’on mange ce soir ? » 
Je ne sais pas moi, qu’est-ce que t’as prévu ? Larmes intérieures, respiration profonde, ne pas être aigrie, être compatissante…)
« Une omelette mon chéri. »  
J’aimerais croire que si ça avait été moi travaillant 10 heures par jour, la situation se serait inversée. 
Mais au fond je sais que ce n’est pas vrai. Ce ne sera jamais l’inverse. Je suis (née?) perdante.  
Je suis sa femme au foyer noyée par les injonctions, couverte de peurs et de traumatismes ancestraux. 
Cette rupture avec la sphère publique, avec mon occupation, avec ce qui me définissait, me fait oublier qui je suis. Comment puis-je exister enfermée ? Je ne suis plus. Je subis. 

PATRIARCAT : 1 / MOI : 0

Ce confinement me dénature, il me force à être quelqu’une que je ne suis pas : prévisible et ayant le temps. 
Je me sens faible, dominée, amoureuse et coupable. 
Coupable de ne pas en faire plus, coupable d’en faire trop. 
Où est mon échappatoire ?

Aujourd’hui, je ne fais plus de pain. 

Aujourd’hui, je suis aliénée.

Aliénation : n.f. Situation de quelqu’un qui est dépossédé de ce qui constitue son être essentiel, sa raison d’être, de vivre (Larousse). 


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

« Loin des yeux, loin du cœur »

« Loin des yeux, loin du cœur », disait-on. À l’aube du confinement, tu m’avais quittée par téléphone. La tristesse appuyait sur mon sternum, la cage thoracique broyée, à chaque respiration c’était bagarré.  On s’était pourtant revus quelques fois, s’embrassant et faisant l’amour comme des amants. Mais, à l’appel du virus et de la mort qui se propageait sur tous les continents, nous nous sommes confinés. Malgré l’envie irrésistible de nos corps voulant s’emmêler l’un à l’autre, nous étions finalement séparés.   « Loin des yeux, libidineux ». Au début, nous étions retirés chacun chez soi, tels un ours dans sa tanière et une loutre dans son terrier. Tout a commencé par une simple question à laquelle tu as répondu immédiatement, fait inhabituel pourtant. Et là, sous nos yeux, s’est déployé une parade amoureuse par sms où l’on faisait l’amour chaque matin, on s’envoyait des tuyaux culturels la journée et on s’appelait complètement ivres en soirée. C’était ...

Je me nourris de pensées positives

“ Je me nourris de pensées positives .”  Mon téléphone vibre, comme toutes les deux heures. C’est Toobee qui me parle, l’app installée il y a quelques mois après un coup de mou. Depuis, elle me balance chaque jour une phrase  feel good . Ca fait 10 jours que je n’ai pas changé de proverbe. J’ai pourtant que ça à faire, ou presque. La même phrase, pendant 10 jours, toutes les 2h. Ca fait 120 fois que je lis cette même putain de suite de mots et toujours pas de pensée positive à l’horizon. Faut dire qu’il y a une sacrée ombre au tableau et qu’elle prend de plus en plus de place : corona aux infos, corona sur les réseaux, corona dans les conversations privées, corona par la fenêtre des voisins, corona dans la rue.  Corona partout, liberté nulle part . Et dire qu’il y a trois semaines on marchait tou.te.s ensemble en s’égosillant sur des slogans qui avaient de la gueule (et des ovaires). On était fortes, on était fières. Marée humaine de 7000 personnes qui se déversait...

Mauvaise rencontre

Ceci tient d’une confession, une mise en mots pour exprimer ce qui s’est passé, du moins pour en dégager une forme de vérité. Ce texte, ce document, je le pense comme une marque qui me permet d’y voir plus clair, comme une trace sur laquelle je pourrais revenir et qui me permet de me situer. Imaginez un samedi après-midi, la météo est variable, entre froid et chaud, entre pluie et soleil. Le temps peut vite changer. On essaye avec mon amie de se retrouver, quelque part à mi-chemin entre son foyer et le mien. On se donne rendez-vous à Louise. On passe du bon temps ensemble, on discute et on marche dans la ville. On est nerveux, il y a beaucoup plus de gens dans les rues que les semaines précédentes. Comme nous, les gens doivent avoir besoin de sortir, d’avoir du contact, si pas verbal ni tactile, au moins visuel. À plusieurs reprises, on croise la police. La sortie du confinement s’annonce mais je comprends que les espaces publics, nos communs, ces espaces qu’on partage doivent êt...