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Le (dé)confinement, cet enfermement hétéronormatif

En voiture ! Papa, Maman, le chien et les deux enfants (un garçon et une fille, la complémentarité c’est toujours mieux) s’entassent dans le véhicule familial. Les valises sur le toit, la maison en briquettes bien verrouillée…  Pendant l’absence, les cariatides et les lions en béton veilleront. Aujourd’hui, la famille Rantanplan part en vacances ! Direction les forêts d’Ardennes, les baraques à frites de la côté flamande ou les berges des Lacs de l’Eau d’Heure. Les vacances seront nationales ! Non, nous ne sommes pas dans les années 1960 et ce n’est pas mon grand-père qui découvre ses premières vacances à Middelkerke.

La Belgique de Papa est de retour. Romantisme d’été national et retour du foyer radieux. Restez chez vous, restaurez votre couple, consacrez enfin du temps à vos enfants… voici le message qui tourne en boucle dans les médias, souvent réduits à une courroie de transmission des messages de mobilisation.  Il faut se serrer les coudes, casser sa tirelire pour financer la sécurité sociale et tenir bon… tenir bon ! 

Ces jours-ci, je me suis souvent demandé de qui parlent les experts et les décideurs, chaperonnés par notre Institutrice nationale ! Personnellement, je ne connais pas beaucoup de familles de ce type… Fruit de familles maintes fois décomposées et recomposées, je reste au pays pour soigner des parents âgés tandis que mon copain s’occupe à quelques milliers de kilomètres. Cette situation est loin d’être exceptionnelle... Je connais des familles en morceaux ou très nombreuses, à cheval sur plusieurs générations ou réduites à une sainte trinité, des couples de mères ou de pères, des trouples et des parents 3, 4, etc., des beaux-pères et des belles-mères, des parents séparés ou divorcés, des gens qui s’aiment mais qui ont fait le choix de ne pas vivre ensemble, des couples qui ne s’aiment plus mais doivent rester ensemble, des parents excédés qui rêvent d’abandonner leurs enfants le long d’une autoroute et des mamans qui sont aujourd’hui au bord de la crise de nerfs.

Les familles que je fréquente ne correspondent pas aux représentations des experts, ceux (car les femmes sont rares) qui doivent nous tracer le chemin vers la vie « normale ». Et pourtant, j’ai l’impression que ce sont les familles d’aujourd’hui… des familles avec ou sans enfant, qui s’aiment encore ou ne s’aiment plus, qui ont construit des emboitements nombreux et des assemblages parfois boiteux. Des familles comme celles que, peut-être, vous croisez entre deux rayons du supermarché. 

Si les églises sont restées fermées cette année, une autre résurrection a eu lieu… celle de la famille des années 1950, de l’American way of life et de l’Expo 58. On a beau apprendre qu’il s’agit d’une exception historique, extrêmement limitée dans le temps et située géographiquement, culturellement et socialement… elle resurgit. Toujours, sans cesse, comme un spectre. Elle hante le quotidien, aujourd’hui plus que jamais.

Ces jours-ci, je me suis souvent demandé à qui parlaient nos experts… Pas à moi, ça c’est sûr ! Malgré les merveilles supposées d’internet, je rêve de prendre un avion et de revoir mon copain, des vacances que nous devions passer en Castille et de regarder Netflix ensemble alors que je me refuse à prendre un abonnement pendant le confinement. Je rêve aussi de notre amant argentin, celui qui donne des cours de Bollywood (vive la mondialisation !), de A., qui est venu du Mexique pour nettoyer la statue du David, restaurer les églises de Florence et vivre sa sexualité, d’E…. qui a dû rentrer précipitamment en Sicile après un mois de confinement. Je rêve de caresser à nouveau un brin de peau et des poils, de sentir le souffle chaud d’un amant. Je pense aux ami·es que j’aurais dû revoir au cours de ces semaines, ici ou ailleurs. À toutes les personnes qui font d’habitude mon quotidien. Et j’attends… Vie amoureuse : suspendue ! Vie sexuelle : suspendue ! Vie familiale : transformée…  Pause !

D’aucuns me diront que ce sont les rêves d’un cosmopolite ou d’un « globaliste », comme aiment le répéter les penseurs d’extrême droite. C’est vrai… mais le monde se referme et les utopies internationalistes n’ont plus la cote. On nous dit que les frontières nous protègent et que l’inconnu est dangereux. Je m’inquiète… entre un localisme benêt et des autoritarismes ragaillardis, Orbán et Kaczyński ne sont pas les seul·es à restaurer l’ordre moral (normal ?) aujourd’hui ! 

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