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Diagonale, poule en carton et grande claque

La diagonale, oui j’ai déjà appris ça : c’est quand deux lignes ne se touchent jamais ?

Printemps 1990. Enseignement en grève en Belgique francophone. Je suis en quatrième secondaire et j’explose de vie. L’école est fermée, vive les arbres en fleurs, l’herbe insolente, les oiseaux rieurs! Je n’ai aucune angoisse quant aux cours mis en pause ou à mon avenir. Je suis dans l’immédiat, très souvent en vadrouille, dans ce mélange typiquement adolescent d’oisiveté, de nonchalance et de spontanéité. Aucun parent à l’horizon, ils travaillent, les pauvres. Mon quotidien est fait de potes, de temps qui passe lentement et d’explosion des hormones. Je n’ai pas encore lu Jo de Derib, mais je sais qu’il me faudra composer avec le danger du virus à pointes. Je me découvre sensuelle. Je prends des mains sans raison autre que le besoin d’être en contact, j’embrasse, je caresse, j’étreins. Je suis avide de discussions interminables, de silences partagés, de franches rigolades. Le monde est à moi. Je suis invincible, impatiente du lendemain et de l’imprévu. Je me sens libre. Et égale aux autres. 

Je ne veux pas terminer les calculs avec le moins. Et tu dois encore coller le bec de ma poule en carton. 

Printemps 2020. Enseignement à distance en Suisse alémanique. Je retourne en première et en quatrième primaire et j’explose de frustration. L’école de mes enfants est fermée. Pourtant j’ai à peine le temps de regarder la nature reprendre ses droits. L’établissement a organisé en quelques jours un enseignement en ligne à la pointe de la technologie : merci à vous, parents [comprenez : mamans], d’avoir rebondi aussi vite pour accompagner votre progéniture dans la découverte des outils collaboratifs qui permettent la continuité du programme éducatif. L’angoisse de l’oisiveté, l’impératif de la performance même chez les enfants, la peur de l’imprévu, du retard et de la perte de temps. Le besoin de contrôle, d’ordre, de maintien du rythme a pris le dessus sur la peur du virus à couronne. Veillez à entourer vos enfants de bienveillance, mais n’oubliez pas de compléter la liste de devoirs pour demain. L’ambiance n’est pas à la rigolade ni à l’exploration de savoirs alternatifs, on essaie de gérer les tensions, les larmes et le stress des heures qui, chez nous, passent paradoxalement encore plus vite que d’habitude. Le monde est sur les écrans, hors d’atteinte pour l’instant. Je me révèle fragile face à la pression, je pense au jour le jour, l’été me semble loin et inquiétant. J’ai de la peine pour tous ces enfants privés de leur routine et pour ces ados qui vivent le printemps de leurs 16 ans à l’intérieur ou en respectant la distance sociale, masque et gel antibactérien en accessoires. Et dire qu’on plaignait ma génération face à l’irruption des capotes dans nos jeunes vies…

Comment te sens-tu?
Comment je me sens? Je ne me sens plus libre, et encore moins égale. J’ai l’impression de revenir 60 ans en arrière, à la cuisine et aux enfants – je passe l’Église. Je n’ai plus une deuxième ou une troisième journée, je n’ai qu’une accumulation d’heures extensibles, dédiées à qui en a besoin. Le (semi -) confinement me renvoie aux prescrits historiques des femmes et ça me fait l’effet d’une grande claque, d’un grand rappel à l’ordre. Je pourrai m’investir autant que possible dans un projet professionnel, militant ou créatif, je serai néanmoins toujours réduite aux sacro-saints rôles de mère et d’épouse dès lors que mon emploi ne rapporte pas le salaire principal de la famille.

Malgré cela, je ne peux pas me plaindre. Comme mon boulot a été suspendu, je n’ai pas à télé-travailler tout en télé-éduquant mes enfants. J’ai donc la chance de pouvoir me consacrer exclusivement au bien-être de ma famille. La belle affaire. Outre les enfants, je dois soutenir mon mari qui lui travaille, avec une charge et des horaires impossibles, certes, mais avec un vrai salaire et des échanges adultes dans lesquels il n’est pas question de bricolage ou de géométrie. Il assure la stabilité économique du pays (et les revenus du foyer), il produit, comme on dit. L’après. Tandis que moi, je ne fais que reproduire les mêmes gestes pour assurer le maintenant, logistique et psychologique, de la maisonnée. 

Je suis également consciente de mes privilèges. Je payerai mes factures à la fin du mois et je pourrai remplir mon frigo, grâce à celles et ceux qui ne peuvent pas se permettre le luxe d’un confinement. J’arriverai à encadrer mes enfants dans l’enseignement à distance, grâce à mon éducation et à des conditions logistiques optimales. J’irai faire une promenade en forêt si l’envie me prend. Je ne serai pas isolée dans une maison «de repos». Je n’aurai pas à ruser pour composer le numéro ou déclencher l’alarme qui me sauvera peut-être la vie. Si je devais avorter, je pourrais le faire. Et au moment de sortir faire les courses, je n’aurai pas à choisir s’il est moins dangereux pour moi de sortir le jour des hommes ou des femmes, comme c’est le cas au Pérou et au Panama. Je n’aurai pas à parier ma sécurité sur mon sexe légal ou sur mon identité de genre. Je ne peux vraiment pas me plaindre.

Pourtant, je doute que l’après soit meilleur que l’avant. Que la prise en charge du care et sa reconnaissance, dans les familles et les institutions, soient profondément et durablement remises en question. Je crains que ce retour en arrière dans la répartition des temps et des tâches ne se réinstalle pour durer. Comme si le confinement balayait les aspirations féministes des dernières années, des derniers mois. Je vais finir par croire aux théories conspirationnistes sur l’origine du virus : à tous les coups, c’est le patriarcat qui l’a créé.

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