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Craquelées

Mains craquelées, ongles cassés, pantalon informe. Je regarde mes mains sur le clavier. Elles n’ont presque plus d’âge. Le temps, je ne sais plus. Quel vertige lorsque l’on est habituée à tout anticiper, tout angoisser d’avance. Collusion du réel sur ma petite vie personnelle.

Et au milieu, ce corps, ce corps féminin, lieu originaire de batailles, de luttes pour apprendre à m’y faire. La première fois que j’ai senti une sorte de libération de ce corps, correspondant paradoxalement à un ancrage tout à fait inédit pour moi, fut l’après accouchement. 

Mon regard sur moi avait changé. Je me regardais, quelque chose d’étonnamment juste m’apparaissait. Un visage et une enveloppe charnelle, comme un tout. Plus d’analyse du détail, plus de recherche de l’imperfection, plus d’impression d’agencements incongrus. Un être là comme ça, en écho face à moi. Cela m’a étonnée à l’époque. Mon combat pour devenir mère m’avait fait mal, partout : un an et demi pour les premiers rendez-vous, contacts avec la psychiatre faussement bienveillante d’un hôpital en PMA jugeant notre projet d’enfant comme « trop précoce », il lui fallait du temps, des « garanties » sur notre couple. 6 mois de plus pour un rendez-vous dans un autre centre hospitalier, précédé de tergiversations, d’inquiétudes. Je ne voulais pas d’un marché au bébé, et me voilà contrainte d’aller me brader sur l’autel médical de ma légitimité à être mère.

Deuxième hôpital donc, pas de questions, « le désir c’est votre affaire» nous dira-t-on , je revis, on revit, un enfant est pensable, possible.

7 inséminations artificielles plus tard, une hystérosalpingographie, dont la douleur ravage est encore inscrite en moi, 3 mois de contraceptifs à forte dose, 15 piqûres par mois, 4 fécondations in vitro et me voilà enceinte de mon premier fils….

Ce corps, après tout ça, après l’accouchement, était alors en paix… et le regard que je m’adressais était pour la première fois, non questionnant.

Confinement… 

Ce même miroir, ce temps que je n’ai même pas pour me regarder, mes enfants qui courent dans tous les sens, rires, pleurs, colères, cris, agitation, vie en excès, ou presque. Ah oui, entre-temps je suis prof d’unif, mon épouse travaille encore sur le terrain, en psychiatrie, moi je m’occupe de la famille, de cette dynamique impossible à tenir tout le temps, de ce travail dont mes autorités, toutes remerciantes qu’elles soient, occultent la demande inconciliable d’enseigner, de préparer les cours de jeune prof que je suis, d’être mère, et de me regarder de temps à autre. 

Mon corps aujourd’hui, est suspendu, accroché à ce temps que je ne connais plus.

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